Il: As-tu déjà observé un arbre grandir ? As-tu seulement vu sa croissance ? C'est peut-être cette observation improbable qui montre combien le temps nous échappe. Je ne peux que constater qu'il a poussé, et c'est tout. De même je constate qu'il est temps de partir, à ma montre ! Je n'ai pas pu voir ce moment-là arriver, je sais qu'il est là, et c'est à peine s'il n'est pas déjà trop tard.
Je: Non. Le temps ne me regarde pas, il m'occupe, et c'est assez pour que je ne m'en échappe plus. Je me souviens avoir vu l'aube au bord d'un fleuve. Mais il n'y avait pas que ça, il y a aussi maintenant. Un garçon et une fille, probablement deux amants neufs, se tenant par la main et nus, marchent lentement au rythme d'un choix ou d'un destin qui m'échappent, et s'enfoncent peu à peu dans l'eau trouble du fleuve, pour disparaître tout à fait. Leur moment arrivé et ils l'ont dépassé. J'avais vu la mort à l'aube, et la mort maintenant recommence. C'est une croissance exponentiellement rapide de toutes les circonstances, amassées là, pour tarauder l'innocence, pour rendre fruste la mémoire. La mort, c'est l'auguste oubli, c'est le feu volant dans le temps probable, c'est l'étincelle du hasard.
Il: Je vois. Mais c'est tout qui toujours se transporte ailleurs. Ce n'est jamais là. La fille avait refusé de plonger avec moi. J'étais pourtant prêt. Et surtout, nous étions là. Quelque chose manquait donc au rendez-vous, quelque chose que l'on peut nommer sans pouvoir le faire se manifester, une congruité qui eût été la bienvenue et qui se défilait dans les faits, qui se faisait incongrue.
Je: Que peut l'homme quand même la mort se refuse à lui ? Elle aussi ! Il écrit, il écrit la mort des autres pour dépasser la sienne, dont il n'aura pas connu l'être-là. Par manque de temps. C'est le temps qui aura toujours pleinement manqué.
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