En quelques mots

Vendredi 30 décembre 2005

Qu'il me soit permis de t'écrire sans mettre à nue mon identité, dont tu devineras certainement le contour flou et indécis.

Je suis un corps, bien réel, et trop uniquement éphémère pour que je n'en fasse pas un être qui t'écrit.

J'ai une vague nostalgie de tes yeux, de ta peau, de ta voix. Trois riens, ces petits détails qui reparaissent un jour sans prévenir, et dont la droite certitude m'oblige à croire qu'ils sont bien réels et qu'ils ont toujours existé en moi, trois riens donc qui contraignent mon corps à l'écriture. N'attends pas que je te parle d'amour, ni d'aucun désir. Seulement de la très impérieuse nécessité de t'écrire. Tu es devenue, malgré toi probablement, cette nécessité-là.

Il n'y a que le tourment du plaisir, que j'érige en une espèce de principe vital absolu, le tourment du sens.

De ta présence j'ai pu extraire quelques grappes de regards, une certaine sensualité qui flagelle mon être, une innocence ruisselante qui me fait dire que ton corps est tombé dans la déliquescence du côté du désir. Je n'attends rien, je désespère seulement. Une folie du désespoir.

 

   Cette lettre est une sorte d'absence. De cette absence qui rend supportable et possible l'acte d'écrire. J'aligne des mots dans l'illusion d'un passage à l'acte, à la réalisation de quelque chose qui ne se laisse pas dire, d'un indicible que je ne parviens pas, jamais certainement, à te dire.

Que cette lettre manque sa visée, j'en suis presque convaincu, mais que tu ne la lises pas, cela est impossible.

 

   Ta féminité bourgeonnante me donne l'espoir d'une finesse caractéristique, d'un sens hors du sens, qui cerneront au plus près ce que j'ai voulu te transmettre.

 

   Mon sang s'affole déjà de te savoir près de moi, c'est-à-dire de cette lettre.

Par leblog@khaluan.com - Publié dans : Lettres aux inconnues
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Lundi 19 décembre 2005

Chère AmiE,

   Tu es parvenue à me convaincre. Je laisse tomber les mots. Les voici qui rédigent cette lettre pour moi. Ta jalousie n'a pas résisté à la tentation de se dire telle. J'ai pratiqué l'homosexualité dont hérite tout homme : c'est le sexuel tel qu'il est conçu en tant que fond historique, resurgissant des racines de l'oubli, pour être le con-temporain de ma propre histoire. Qui serait, je crois, celle d'une sexualité indéterminée et indéterminable. Hésiter entre deux femmes c'est rendre évidente cette double indétermination.

   Tu ne m'as guère donné le choix quand, adoptant la position qui est la tienne, c'est-à-dire éminemment mâle, tu as laissé glisser dans mon imagination des paroles Sophis-tiquées, rendues implicites grâce à une connivence avec l'indicible, et cependant claires, tranchantes. Ces paroles-là sont comme les couteaux qui me harcèlent et qui te saignent. Les couteaux de la poésie, celle que tu pratiques avec l'assiduité propre à ton sexe. Oui, je te le dis, ta poésie est ton sexe. Elle s'exprime aussi bien avec un plaisir complice et une certitude entendue. Que je parvienne encore à t'écrire avec par dessus moi cette couverture de convictions impondérables constitue un bonheur qui n'a d'égal que son propre plaisir. Oui le bonheur a quelque chose à voir avec le plaisir. Cette lettre me démontre aussi la réciproque. Me reprocheras-tu cette consistance mathématique, aride? et sévère?, que je me rapprocherai de toi avec la douceur d'un théorème. Je suis là pour me prouver que tu as bien un sexe qui est aussi le mien. Que personne ne s'égare dans mes incohérences pestilentielles, des affirmations arrogantes. Elles n'exhibent rien d'autre que mon horrible opacité. Quelque chose est intrinsèque au sexe que le sexe ignore. C'est cela que je ne cherche pas à occulter quand je le sais. Et je veux le savoir. On n'échappe pas à son sexe. C'est-trivial-commun-et-c'est-tout-ce-que-l'on-veut. Mais je veux qu'il s'agisse de moi, que l'on arrête de ne rien se figurer quand le sexe me parle en tant que tel, qu'on reformule tous les refoulements. Le refoulé qui obscurcit l'âme et rend inabordable sa propre histoire. Je me reconfigure dans le sexe. Par exemple dans le tien. Que je reformule ici : Nous nous sommes rencontrés parce que nos sexes nous disaient quelque chose. Qu'est-ce qui dans notre histoire échappe à la partie du corps qui la fabrique ? Je commence à ne plus entendre que mon propre ressassement. Le re-sexe-ment de le con-science. Je confine toute mon écriture ( et donc tous les côtés qui m'occupent ) dans cette matrice-là. Ou si tu veux la trame qui ne se défait pas jusqu'au jour du sens dernier. Je prévois toute notre aventure dans cette limite. Je nous emprisonne dans mon écriture. Je nous prophétise un devenir où ne manquera pas de se dévoiler l'incréé. Je ne manquerai  pas non plus de te dire que toute mon écriture sera de la pure saleté, du vent fécal, de la vision putride. Cependant je remarquerai que là se trouvent tous les repères de notre existence. C'est là, dans cette inutile bestialité, que se devine le croisement de tous nos désirs, de tous nos impardonnables chemins. Je veux que tu vois cet excès moral, que tu sentes mon ventre mental. Que tu y sois. Je te dis les mots comme l'on murmure des soupirs à une femme dans les bras de la nuit. Je les veux pour toi à jamais n'être qu'une interminable syllabe, qu'une éternité qui crie mon silence, qu'une dépense inutile d'amour, qu'une écriture qui reconstruit les langues.

                                                                                      

Du côté de ton sexe,

khaluan

Par leblog@khaluan.com - Publié dans : Lettres aux inconnues
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Dimanche 18 décembre 2005

Chère M.,

    Tu connaissais déjà les mots que je portais en moi. Des milliers de calamités gonflées au souffle de l'immaturité qui mordait dans l'inexpérience de la jeunesse. Tu ne pouvais pas deviner les forêts et les mers que je construisais alors avec ces mots-là. J'y habite à présent. Dès que tu parles, nous sommes voisins. Nous nous quittons par le silence. Le silence par lequel nous ne nous sommes plus jamais revus. Risibles silences. Factices absences. Seuls les dieux sont absents. D'ailleurs je n'évoque pas ton absence, ni ne me souviens de ta présence. Seul m'importe le phénomène physique qui te fait : le corps. Sa présence est bien réelle, claire et définie. C'est elle qui te fait et c'est elle qui me dit. A quoi bon chercher une métaphore pour tout ce qui se fait et tout ce qui se dit. Tu es un Nom, aux branches duquel se sont accrochées des phrases entières de ma mémoire, dictées par la volonté, ou émises par l'esprit qui, épris de nostalgie, et sans quitter l'espace à l'intérieur duquel il exerce toutes ses fonctions, a éprouvé le désir de se projeter en avant dans le temps et, comme s'il a eu peur de tomber dans un vide épouvantable le jour où, essayant de se souvenir de ton visage ou du parfum de ton sexe il n'aurait pu trouver qu'une ombre pâle ou l'odeur de tout ce qui n'a pas d'odeur, d'y graver pour l'éternité d'une vie tous les éléments infimes et précis de ton être qui lui permettront de te reconstituer dans l'éloignement. De même que le silence nous empêche de nous voir et nous a séparés, de même nos noms nous éloignent infiniment de la communication, du partage, et nous maintiennent ainsi dans le fond inconnaissable du langage et de l'imagination. Que ne puis-je invoquer qui me rattache encore à toi ? La détresse de l'isolement ? La joie de revivre la première fois ? La certitude d'un amour réciproque ? Le doute que l'amour n'avait pas éclos ? Oui, oui, oui, oui, oui, oui,...Non, non, non, non, non, non,... La mort avait, dès notre premier baiser, posé son regard sur nous. La réalité ne m'ayant pas encore conquis, je n'avais pas senti la présence de cette soeur curieuse. A vrai dire, je n'étais pas présent pour elle. Le désir de séduire giclait de mon être : je l'avais certainement touchée. Barbouillée du sang de l'être la mort continue de séduire. "J'aime séduire". Je te l'ai dit. Je le dis. C'est grossir l'image de ce qui doit être vrai. C'est démontrer par la sincérité que ce que je dis doit être une parcelle de cette vérité qui me fait. C'est exagérer la liberté de la parole. C'est rendre irresponsable chacun de mes gestes. C'est donner raison à ce que tu m'as écrit : "Tu es un irresponsable." Je le suis. Puisque tu le dis.

 

                                                                                  Exagérément irresponsable,

khaluan

Par leblog@khaluan.com - Publié dans : Lettres aux inconnues
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