En quelques mots

Mardi 29 novembre 2005

      Les jeunes de Rodez sont comme partout ailleurs : ils sont jeunes. Mais il est déjà trop tard, ils commencent à vieillir. Pourvu qu'ils le sachent. Qui saura ça ?

 

      J'aimerais croire que je suis capable de ... Coupable de rien et incapable de tout. Tout ce que je veux : la revendication de mes excès. Je crois que l'excès est un rapport à la mort.

 

      Je voudrais apprendre à regarder : les toiles, les églises, le regard, le soleil, la nuit, les gestes discrets, le sommeil de l'autre, les corps, le sexe, la danse, la maladie, le visage, les départs, la mort, le réel. Regarder pour mieux garder. Il faut sauvegarder les couleurs du monde.

 

     Je n'arrive pas à perdre ma contenance. Peut-être que l'indifférence est une convenance. Qui saura. C'est à cause d'une chanson qui chante avec moi. Qui laboure mon imagination : je veux savoir. Parfois je sais vouloir aussi. Il est une répétition chronique et lourde dans toutes mes répétitions : la répétition de l'être.

 

      Il y a eu un oiseau mort sur mon chemin, et il y a des gens qui mangent religieusement silencieux.

 

      Je n'aurai pas vu le lieu d'internement d'Artaud. Peut-être un tour à Toulouse. Il faudrait des sous pour restaurer la Cathédrale  de Rodez. J'avais oublié de mentionner un fait marquant, presque une réapparition : dans ce lieu il y est fait les cultes de la Vierge, de Sainte Anne, de Sainte Catherine, de Saint François d'Assise, et celui de Saint Antoine de Padoue. Que de regards avais-je alors jetés sur Antonia.

 

      Il n'y avait rien à Rodez avant mon apparition. La boucle parfaite : lever-coucher du même soleil. Seuls les bars ont changé : un petit blanc par ici, un demi par là, un café ailleurs, et maintenant un kir.

 

     J'aurai le loisir d'apprendre le vocabulaire des cathédrales une prochaine fois. Celle d'Albi et celle d'Amiens.

 

     Je voudrais bien savoir ce qui me fait jouir dans l'écriture. Ce n'est pourtant qu'un barbouillis d'encre. Une encre bouillie. Je n'ai pas vu beaucoup de Jaunes dans cette ville.

 

A quoi ça sert que je m'use l'encre et mes yeux pour n'écrire qu'une vaste déambulation de la pensée. Je ne la sens même pas qui bouge. Soulever et déplacer : deux mots qui qualifient le fanatisme. Ecrire est une dictature imposée à soi-même. Je me fabrique mon propre fascisme.

 

       Les histoires des hommes m'ennuient. Plutôt je préfère celles des rats et des insectes. Des oiseaux et des poissons. L'homme est trop fasciné par sa propre mort qu'il ne peut plus se contenir de la divulguer et de l'étaler. Comme si la mort de l'homme valait toutes les morts. Est-ce que ces mots valent ma mort ? Ou ne sont-ils qu'un vaste complot pour m'empêcher de penser à autre chose ? Par exemple, pendant que j'écris je ne pense pas à baiser. Mais je pratique foutrement ma sexualité. C'est faire coexister l'homme et la femme dans un même mouvement. Pendant que j'écris je ne pense pas aux autres. Je deviens autrophobe. Je pratique l'écriture pour me rendre indifférent. J'agis comme un voleur. Ecrire est encore un rapt du temps. Toute somme faite, les loisirs rendent la pensée malade. Elle entre dans la vacance. L'occupation quotidienne désoccupe la pensée, refoule le temps de l'imaginaire, évacue le temps dans la cave de l'ennui.

 

       Pourrai-je éprouver simplement mon bonheur ? Ou bien nécessite-t-il que j'en fasse acte d'écriture ?

 

            Voilà ce que récupère l'encre de l'esprit ou de la mémoire. Vous vouliez parler de vous, d'une rencontre, d'une fille. D'elles. Une fixité chatoyante vous ramène au lieu où s'initie toute votre expérience. C'est le noeud de tous les repères. C'est là et jamais ailleurs. L'écriture, la femme. Vous essayez de faire infuser ces séquelles, vous repartez dans ces contrées où l'on rencontre les amitiés et les souvenirs. Vous revenez avec des milliers de mémoires, et vous avez écrit.
Par Kha Luan - Publié dans : Le Dire ou les textes premiers de khaluan
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Vendredi 18 novembre 2005

06 Juin

 

      Ma parole butine entre l'autre cahier et ce carnet. Je suis à Rodez, dans le département de l'Aveyron. Pas très loin il y a Toulouse. Dans quelques jours je serai en Bretagne avec Ivan et Fabrice. Dans quelques jours je retrouve Agnès et son amour. Rime riche, rime pauvre : je chie ma pauvreté dans les oreilles des rimailleurs. Toute la poésie est une immense et débile cochonnerie. Je me permets de plagier Artaud en ce lieu. Il y a le vocabulaire qui me manque. Il y a la cohérence qui se joue de moi. Il y a toutes ces phobies que je ramasse dans l'histoire de mon temps. Xéno & Politico. Que d'O. L'écriture me sauve in extremis de la noyade. L'écriture est l'excès qui crève ma tête et mes couilles. Jules veut toujours vadrouiller. Y-a-t-il des clefs et des codes, des codes et des serrures dans tout ce que j'écris. Probablement. Peut-être.

 

      Le monde est une vaste logorrhée. Vivre c'est un peu se retenir, c'est donner au monde une certaine retenue. Mais écrire c'est parfois (en tout cas souvent pour moi) une diarrhée mentale. D'où me vient cette expression si fécale ? De là bon sang. Mauvais sang. Le Je avance à pas douloureux. Car son devenir le fuit sans cesse. C'est un vrai désespoir. Il n'y a donc que la mort que l'on puisse atteindre sans prendre trop de risques. Il y a un événement qui me fait vomir de douleur et d'encouragement : la maladie de... J'y pense souvent. Mes insomnies viendraient-elles de là ? Le sexe me préoccupe. La dimension poétique et sociale du sexuel (cet élément qui traverse les siècles et les civilisations imperturbablement, heureusement !!!) est une chose énorme, qu'il faut considérer avec audace et arrogance. Je ne parle pas que du sexuel coïtal, je veux parler du sexuel singulier qui est le rapport de chaque individu à ses propres considérations du sexe, de sa sexualité. Qu'en fait-il au fond ?

 

   Dans la Cathédrale Notre-Dame de Rodez. Une musique d'orgue. Une fraîcheur organique. Il me semble que la fraîcheur des lieux saints, et en particulier les cathédrales, révèle une origine, relève d'une certaine idée de la création. La création y semble aller de soi. Je ne crois pas à vos codes et à vos lois, mais il y a quelque chose de vrai quand je vois ce qu'il en est fait de votre image. Les églises. La musique d'église est une communion entre moi et l'univers. L'église. Eglise est un terme générique que j'emploie pour dire quelque chose de plus énorme. Une dépassitude de l'être. C'est-à-dire un dépassement du dépassement. C'est la première fois que je pleure dans une église. Ici la Cathédrale de Rodez. Une autre Notre-Dame. C'est tout mon drame qui est en train de dérouler sa démesure et ses inconséquences. Il y a un être, un moi que je veux dépasser, et pour ça je me surpasse souvent, mais il avance toujours au-devant de moi. J'aime ces brefs passages en des lieux où seul le nom me donne une information : situation géographique, histoire, personnages y ayant fait un séjour. Mais cette information laisse aussitôt place à une multitude incomparable d'autres informations : je peux observer les corps des gens, les entendre parler, voir les maisons où ils habitent, la façon dont ils s'habillent... Mais ces séjours courts sont avant tout pour moi un moyen de faire l'expérience de mes limites. J'en découvre toujours d'autres : dans un lieu inconnu l'isolement est un état de jouissance. Et immanquablement les mêmes reviennent, celle, par exemple du franchissement du corps. Le sexuel ayant pris pour moi une ampleur mystique, ou quasi métaphysique, il n'est plus maintenant qu'une étape qui précède celle ultime de l'acte d'écriture. Peut-être ai-je toujours procédé ainsi avec cette limite-là. Il s'agit toutefois d'une limite qui surgit à la terminaison de chacune de mes pensées, non pas que celles-ci tendent à l'atteindre, la limite du sexuel intervient comme une interruption, qui serait une sorte d'incomplétude de toute pensée. Le sexuel est dans la pensée, telle la mort qui accompagne chacun de nos gestes. Les êtres sont-ils séparables ? Je crois que l'on dirait mieux en considérant la part sexuelle (sexuée) de chaque être. Ce sont les parts qui s'associent, ce sont elles qui déterminent l'histoire des êtres. La guerre me semble l'exacerbation de toutes les tensions qui lient tous les modes d'être. Elle serait la rencontre, la découverte d'une tension, donc d'un mode qui fait obstacle, problème.

 

      J'ai presque fait le tour de Rodez à pieds; ça monte et ça descend ! La ville, la vie. Je bavarde, baratine, baradis. Paradis : voilà ce que je veux dire. Une chance, une fortune, un hasard, des Paradis. L'art mérite que je vive, que j'aime.

Par Kha Luan - Publié dans : Le Dire ou les textes premiers de khaluan
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Mardi 15 novembre 2005

Je voudrais revenir sur elles, et dédicacer ce texte : KL

 

 Je n'en dis plus que rien. La part sexuelle dans mon expérience est la part de moi-même qui dit la disparition des choses et des êtres, des couleurs et des formes. Elle travaille à l'évasement de l'enfance, à l'effacement des interdictions, et surtout à la profusion de l'écriture. Il faut me dire que tout aura passé.

Je cherchais un lit pour cacher mon sommeil, ou pour protéger ma fatigue. Une heure ou plusieurs, le temps m'a oublié. Je veux écrire le côté manquant du temps. Je cherchais donc à m'effacer du lieu, de la ville, de Rutènes. Une place, Notre-Dame, la Cathédrale. Une rue, des murs et des bars. A part ce que je cherchais je ne cherche pas. Rien/Tout. Un évanouissement ou l'effondrement. Je ramassais, sous la vigilance de la nuit du ciel, la somme monstrueuse de tous les présents.

 

Par Kha Luan - Publié dans : Le Dire ou les textes premiers de khaluan
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Mercredi 9 novembre 2005

                                               Là, lêtre

 

 Il attend quelqu'un, ou bien il attend la lettre de quelqu'un. Pour reprendre son souffle, pour donner du vent à son sang, du sang à sa respiration.

 

 Il attend pour croire à une vie abondante.

 

 Il attend pour écrire sa solitude. Il vit souvent seul et il devine chez les autres les amours percluses, les enchantements effacés par l'âge, l'enfance désenchantée, les silences blafards, le suicide imminent, le désespoir à fleur de peau. Ou :

 Il voit dans leurs visages un bonheur trop parfait. Il se méfie de la perfection,

 Il se méfie de lui, voyant.

 Il est presque tout seul et à jamais dans la solitude.

 Il attend!

 Il, c'est un homme qui attend. Rien au juste. Tout, c'est dire, rien.

 Elle! C'est commencer à vouloir dire quelque chose.

 Déjà tout arrive. Mais non. Tout est revenu, tout revient. La confusion ne permettant pas de démêler les images et les pensées, de distinguer les choses et les êtres, il faut encore attendre.

 Un peu.

 Que la réalité se dissipe!

 Mais NON. Il n'y a que la réalité. Première affirmation non contradictoire. Un mot qui n'admet aucune correspondance. La réalité ne correspond à rien d'autre qu'à elle-même. Elle ne correspond pas non plus avec une autre réalité.

 L'attente est dans cette nudité-là du monde. L'homme qui attend est une réalité intransigeante et insurmontable. Il n'y a rien d'autre à faire.

 Abondance comme survivance d'un reste. L'oeil du père.

 Il veut vivre la fin de l'histoire. Ou la fin d'une histoire, pas la sienne. Il ne connaît les histoires qu'au travers d'une minuscule porte.

 Des femmes et des hommes. L'Histoire. Des villes et des noms de villes.

 Des livres ou le temps enfin réalisé.

 La lettre n'arrive toujours pas. Il l'attend.

 Et tout se déroule, perdu dans la réalité de l'attente.

 Il attend quelqu'un, ou bien il attend la lettre de quelqu'un.

 Les chefs-d'oeuvre des musées attendent que les regards leur disent

 Le sens de la beauté. Ce qui est beau, ce qui regarde le beau.

 Les révolutionnaires attendent la révolution, les politiciens attendent les élections, les vieux la mort, les fleurs le printemps, l'amoureux une réponse, les livres d'être lus, les pays pauvres les touristes, les touristes des choses à acheter, les chiens d'être promenés, les étrangers le droit de l'être, les étudiants la fin des études.

 L'univers n'attend rien. Le temps n'attend pas.

 Il pense à tout ça quand il attend. Il promène ses yeux dans les allées de l'inconscient. Il ne devine pas les bruissements de son être sous ses propres pas. Il n'entend plus que le grondement d'une image. Sa propre image en train d'attendre. L'image de l'attente. C'est elle qu'il promène dans les couloirs du labyrinthe de l'infini. Il doit espérer quelque chose. Sinon il n'aurait aucune considération pour l'infini.

 Il s'entretient avec lui-même.

 De temps en temps il s'attable. Non pas pour manger. Car il mange peu. Une surface plane...la table. Une autre surface plane...la feuille blanche. De temps en temps il s'asseoit à sa table pour vouloir écrire. Souvent il n'écrit rien.

 Il l'attend : l'écriture.

 Il ne connaît pas le mot inspiration.

 Il attend l'écriture de la même façon qu'il attend la lettre probablement perdue. Perdue probablement. Perdue aussi probablement.

 Il n'est pas nécessaire de connaître l'attente pour écrire, mais il suffit d'attendre pour écrire. Laisser venir à terme la latence. Laisser entrer le temps. Laisser pourrir le monde et manger criminellement cette pourriture-là.

 Il attend parce qu'il croit que tout est perdu d'avance, que tout a été perdu.

 Déjà-Quand!

 Il ne cherche pas, mais il veut retrouver :

 Son père, l'enfance de sa mère, son enfance qu'il ne connaît que par le souvenir, la chaleur du monde à sa sortie du ventre, le premier regard, le premier mot, la première pensée, la vue du sang, son sang quand il ne saigne pas, et celui qui coule ailleurs, sans lui. Il veut retrouver tout ça, et il veut re-connaître tout ça.

 Il aime les choses qu'il ne connaît pas / il connaît les choses qu'il aime.

 Il pourrait se mettre à ne plus établir que des séries de mots désignant ce qu'il aime ou ce qu'il ne connaît pas. Il écrirait pendant la journée et, le soir, avant de s'endormir à l'ombre de la lumière, il relirait ces listes interminables, comme il relisait le poème qu'il devait réciter le lendemain en classe. Il retournerait ainsi à l'école.

 Ecrire c'est toujours apprendre. Une joie. Un émerveillement.

 Mais il faut attendre avant de savoir les choses que l'on aime, avant de connaître ce(ux) que l'on aime. Il ne sait pas aimer, il aime. Il n'aime pas pour savoir aimer, de même il n'écrit pas pour savoir écrire, ni pour écrire qu'il-ne-le-saura-jamais-mais-qu'il-essaye-cependant.

 Alors il continue d'attendre. Il se réalise dans cette attente-là.

 Un jour viendra où cette attente se brisera. Comme mille soleils dans le silence d'une nuit absente. Comme un conte qui se répéte. Une bouche qui éclaire la parole. Comme mille cris pour faire taire l'indicible.

 Un jour viendra où son attente, intemporelle, se réalisera sans qu'il n'en sache rien.

 Il est mort

 Mort d'avoir attendu le temps. Qui est pourtant venu ?

Par Kha Luan - Publié dans : Le Dire ou les textes premiers de khaluan
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Mercredi 26 octobre 2005

Je pense à cette femme que je ne retiens pas.

 

 

A cette silhouette brisée dans l'absence d'une nuit. Je me condamne à toujours tout reformuler, sans espoir jamais de me reconstituer dans aucune configuration de conscience, de réalité. Je m'échappe à la vitesse du désespoir. M'échapper dans cette mosaïque de femmes. Un scintillement dans l'absence d'une nuit.

 

 

 Je pense à la silhouette que j'ai tenue pour femme.

 

 

 Je pense à cette absence comme à un néant.

 

 

 Une île plantée au milieu de la pensée.

 

 

Qui s'enfonce là, qui émerge ici.

 

Ailleurs / Ailleurs

 

 

Une urgence qui apparaît, disparaissant aussitôt. Pour réapparaître. Toujours tout entière, inchangée au milieu de la pensée. C'est un témoignage de l'universel qui s'abat sur la mémoire, qui érode l'oubli. Et cependant je ne suis jamais seul. Désespérés, la nuit et moi scrutons le temps, attendons que tombent une cendre solaire, une robe de fillette sortant du feu, une ombre enfin recroquevillée dans le présent du corps. Je retiens cette femme dans une nuit brisée.

 

 

Nous sommes trois. Quoi: cette femme, la nuit, et moi.

 

 

Tout peut s'écrire par delà cette femme et la nuit. Je veux retenir cette femme dans la nuit. Singulières! Qu'il faille marteler le désespoir ou la poésie afin que s'érige une telle volonté implique non seulement le désespoir ou la poésie, mais encore toute la volonté du désespéré et toute la poésie de la nuit.

 

L'afemme existe peut-être sous ces conditions.

 

Par Kha Luan - Publié dans : Le Dire ou les textes premiers de khaluan
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